CMV congénital : le paradoxe d’une infection fréquente et méconnue
Introduction
Le cytomégalovirus (CMV) est l’agent d’infection congénitale le plus fréquent dans le monde. Sa prévalence à la naissance se situe autour de 0,4 à 0,6 % dans les pays à revenu élevé, avec un risque de séquelles neurologiques permanentes estimé entre 17 et 20 % chez les enfants infectés(1). En Suisse, comme dans la plupart des pays européens, environ une femme enceinte sur deux est immunisée, mais 1 à 2 % connaîtront une primo-infection pendant la grossesse. La transmission verticale est d’autant plus fréquente que la grossesse avance, mais la gravité des atteintes fœtales est pratiquement uniquement présente lorsque l’infection maternelle survient en périconceptionnel et au premier trimestre, soit respectivement entre -2 mois et +3 mois autour de la conception. Le paradoxe est clair : un virus est souvent silencieux chez la mère, mais peut être redoutable pour le fœtus lorsque la contamination est précoce(2).
Épidémiologie et modes de transmission
Le CMV est un herpesvirus à ADN qui se transmet par contact avec les sécrétions corporelles, en particulier la salive et l’urine des jeunes enfants. Cette exposition explique que les femmes ayant de jeunes enfants ou travaillant en crèche constituent le groupe le plus à risque. La primo-infection maternelle au premier trimestre entraîne en moyenne une transmission fœtale dans 36 % des cas, contre 21 % pour les infections périconceptionnelles et jusqu’à 66% au troisième trimestre(3). Toutefois, les enfants présentant des séquelles sévères sont presque exclusivement ceux infectés en périconceptionnel et au premier trimestre(2).
Prévention primaire
En l’absence de vaccin disponible, la prévention repose sur l’information et les mesures d’hygiène. Il faut sensibiliser toutes les femmes en âge de procréer, qu’elles soient séronégatives ou séropositives. Le lavage des mains après tout contact avec des sécrétions d’enfants, l’évitement du partage d’ustensiles, de brosses à dents ou de boissons, et la prudence lors des baisers constituent les mesures les plus efficaces. Plusieurs études d’intervention éducative ont montré que ces simples précautions réduisent de manière significative le risque de primo-infection maternelle.
Dépistage et diagnostic maternel
La plupart des pays européens ne pratiquent pas de dépistage universel, mais un consensus se dégage en faveur d’une sérologie le plus tôt possible au premier trimestre, suivie d’un contrôle à 14-16 semaines de grossesse chez les femmes séronégatives (couvrant ainsi tout le 1er trimestre). Le diagnostic repose sur la recherche d’IgG et d’IgM spécifiques, complétée par la mesure de l’avidité des IgG. Une avidité élevée (> 60 %) exclut une infection récente, alors qu’une avidité basse (< 30 %) indique une primo-infection datant de moins de trois mois. Les valeurs intermédiaires définissent une zone grise où l’infection récente ne peut être écartée, justifiant une évaluation spécialisée.
Diagnostic fœtal
En cas de primo-infection maternelle, la question clé est de savoir si le fœtus est infecté. L’échographie ciblée recherche des signes évocateurs tels que ventriculomégalie, calcifications intracrâniennes, retard de croissance ou anomalies du cortex. Malheureusement, ces signes échographiques n’apparaissent souvent qu’au 3e trimestre de la grossesse. L’amniocentèse constitue l’examen de référence : elle doit être réalisée au plus tôt huit semaines après l’infection maternelle et à partir de 17 semaines d’aménorrhée, afin de limiter les faux négatifs.
La détection du CMV par PCR dans le liquide amniotique établit le diagnostic de certitude. En cas d’infection confirmée, un suivi échographique toutes les 2-4 semaines est recommandé, complété par une IRM cérébrale vers 32 semaines pour affiner le pronostic. Une étude de cohorte cas-témoins a inclus des grossesses compliquées par une infection congénitale à CMV confirmée par amniocentèse et ayant bénéficié d’un prélèvement de sang fœtal entre 2007 et 2022. Parmi les 58 fœtus inclus, 43 % ont développé une infection modérée à sévère, incluant des anomalies cérébrales sévères, une surdité neurosensorielle bilatérale ou un retard neurodéveloppemental. Les fœtus symptomatiques présentaient significativement plus souvent une thrombopénie (<120 G/L), une virémie fœtale élevée (≥ 100’000 UI/mL) et une β2-microglobuline augmentée (> 12 mg/L). La combinaison de l’imagerie cérébrale prénatale et de ces paramètres biologiques a permis d’identifier les fœtus à faible risque, avec une valeur prédictive négative de 100 % pour exclure une infection modérée à sévère lors du suivi médian de 36 mois(4).
Traitement maternel par valaciclovir
L’avancée majeure des dernières années réside dans la démonstration de l’efficacité du valaciclovir pour réduire la transmission verticale(2,5). Plusieurs études montrent qu’un traitement oral à 8 g par jour, en quatre prises de 2 g, initié dès le diagnostic et poursuivi jusqu’aux résultats de l’amniocentèse, diminue le risque de transmission d’environ 3 fois lors d’une infection du premier trimestre(5,6). Le bénéfice est particulièrement net lorsque le traitement est débuté le plus précocement possible, et que l’avidité est basse ou intermédiaire.
Cependant, le traitement reste hors autorisation de mise sur le marché (off-label) pour cette indication. Les effets indésirables sont le plus souvent digestifs, mais une insuffisance rénale aiguë a été rapportée dans 1 à 2 % des cas, généralement lorsque la dose quotidienne n’était pas fractionnée. Une surveillance mensuelle de la fonction rénale est donc recommandée(2). De plus, plusieurs zones d’incertitude persistent : la dose efficace (8 g/jour) reste bien supérieure (6x) à celle utilisée pour d’autres infections à herpesvirus, l’expérience clinique est limitée à quelques centaines de patientes, et les données sur la tolérance/pharmacovigilance à long terme sont encore incomplètes(7). Compte tenu de son utilisation off-label et du risque médico-légal associé, nous recommandons de proposer ce traitement uniquement après une information détaillée et la signature d’un consentement éclairé par la patiente.
Prise en charge multidisciplinaire
La confirmation d’une infection fœtale impose un suivi rapproché associant obstétriciens, infectiologues, néonatologues, pédiatres et radiologues. L’objectif est de détecter précocement les signes de souffrance cérébrale et d’anticiper les décisions obstétricales. Une amniocentèse négative, réalisée selon le bon calendrier, garantit l’absence de séquelles à long terme (même si environ 10 % de ces enfants se retrouvent être positifs à la naissance)(1). En cas d’infection confirmée, le suivi échographique et l’IRM fœtale permettent d’estimer le risque neurologique, mais il n’existe pas à ce jour de traitement fœtal curatif validé. Le valaciclovir peut être poursuivi pour réduire le risque de séquelles, mais cette indication reste discutée et doit être encadrée par des équipes expertes. Des approches de traitement in utero plus puissantes (valganciclovir) sont en cours d’évaluation, avec des données préliminaires de tolérance materno-néonatale.
Diagnostic et bilan d’extension néonatal
La prise en charge ne s’arrête pas à la naissance. Tous les nouveau-nés exposés (primo-infection maternelle suspectée ou confirmée), ainsi que ceux présentant des signes évoquant une infection congénitale à CMV(8) doivent être testés par PCR sur urine ou salive dans les 21 premiers jours de vie(9). À noter que depuis 2024, les recommandations européennes proposent aussi un dépistage systématique des prématurés (<32 semaines d’âge gestationnel ou <1500g)(9).
En cas de PCR positive chez le nouveau-né (et/ou en cas d’amniocentèse positive), un bilan d’extension avec examen audiologique (otoémissions acoustiques et si possible potentiels évoqués auditifs), fond d’œil, formule sanguine, tests hépatiques, ultrason et IRM cérébrale sera organisé au plus vite afin de déterminer le degré d’atteinte et décider si un traitement néonatal est indiqué(9).
Traitement néonatal
Un traitement est indiqué en cas d’atteinte significative au CMV (imagerie cérébrale anormale, atteinte ophtalmologique, atteinte disséminée, surdité associée à d’autres anomalies au bilan – degré d’évidence modéré), mais également en cas de surdité isolée (degré d’évidence faible)(9). Il consiste en l’administration de valganciclovir PO 16mg/kg 2x/j pendant 6 mois (degré d’évidence modéré). En cas de thrombopénie ou d’élévation des transaminases plasmatiques isolées, un traitement de six semaines est recommandé (degré d’évidence très faible)(9). En raison du risque de neutropénie et d’hépatotoxicité liées au traitement, un monitoring de la formule sanguine complète et des tests hépatiques est recommandé(9,10). Le traitement antiviral vise à préserver l’audition et à optimiser l’outcome neurologique(11). Le bénéfice du traitement n’a été démontré que s’il est débuté dans le premier mois de vie(9), d’où l’importance de réaliser le bilan d’extension le plus rapidement possible après la naissance. Le bénéfice d’un traitement débuté après un mois de vie est débattu en raison de la paucité des données montrant des résultats discordants en termes de bénéfice(12,13), et doit être discuté au cas par cas(9).
Suivi et outcome
Un suivi audiologique régulier est recommandé jusqu’à 5 à 6 ans minimum(9), que l’enfant reçoive ou non un traitement antiviral, et qu’il/elle soit symptomatique ou non à la naissance. En effet, une surdité présente à la naissance peut se péjorer avec le temps (péjoration ipsilatérale, atteinte controlatérale)(14). De surcroît, une surdité d’apparition secondaire peut apparaître chez les enfants infectés avec une audition normale à la naissance, le plus souvent dans les deux ans suivant la naissance(15,16). Elle touche environ 7 % des enfants infectés avec une audition normale à la naissance(17), allant de 2% chez les asymptomatiques à 16-17 % chez les nouveau-nés présentant d’autres symptômes de CMV congénital(16). Un suivi neurodéveloppemental est également recommandé, particulièrement chez les enfants avec une surdité, une imagerie cérébrale anormale, ou une infection du premier trimestre(9). Si le fond d’œil est normal, un suivi ophtalmologique n’est pas recommandé(9).
Environ 17-20 % des enfants infectés auront des séquelles à long terme, principalement sous forme de surdité, plus rarement sous forme d’un retard de développement. Même si le risque de séquelles est plus important chez les nouveau-nés symptomatiques, la majorité des enfants avec des séquelles à long terme étaient asymptomatiques à la naissance car ces derniers sont bien plus nombreux. Le risque de séquelles est directement lié au moment de la primo-infection maternelle : en effet, 23% des nouveau-nés chez qui la mère a fait une primo-infection au 1er trimestre auront des séquelles, versus < 0.5 % en cas d’infection plus tardive(3). En conséquence, si un enfant est asymptomatique à la naissance, que son bilan d’extension est négatif et que l’on peut dater la primo-infection maternelle au 2e ou 3e trimestre, un suivi pédiatrique habituel (sans suivi audiologique ni neurodéveloppemental) peut être proposé(9).
Pour ce qui est des infections non primaires maternelles (réinfection ou réactivation), il est désormais clair que le fait d’être séropositive en début de grossesse ne protège pas complètement contre l’infection congénitale à CMV, même si le risque est environ 10x plus faible en cas de réactivation/réinfection (infection non primaire) qu’en cas de primo-infection maternelle. Par contre, en raison de la séroprévalence du CMV chez les femmes en âge de procréer, certaines données suggèrent que la majorité des enfants nés avec une infection congénitale à CMV sont issus de mères déjà immunisées en début de grossesse. Dans la mesure où le risque de séquelles ne semble pas différer entre les CMV congénitaux issus de primo-infection versus infection non primaire(18), le suivi audiologique et neurodéveloppemental complet est recommandé, comme en cas de CMV congénital secondaire à une primo-infection maternelle du premier trimestre ou non datable(9).
Conclusion
Le CMV demeure un adversaire discret mais potentiellement dévastateur de la grossesse. Les données récentes ont clarifié les risques : les séquelles graves sont essentiellement liées aux infections périconceptionnelles et du premier trimestre. Toutefois, la majorité des infections congénitales proviennent de femmes déjà immunisées, rappelant que la vigilance doit être universelle. Pour les praticiens, l’enjeu est double : prévenir par l’information et l’hygiène, et diagnostiquer précocement les primo-infections afin de proposer, lorsque c’est indiqué, un traitement par valaciclovir capable de réduire le risque de transmission verticale. Une sérologie précoce, l’interprétation fine de l’avidité, la planification rigoureuse des examens invasifs et la collaboration étroite entre obstétriciens, néonatologues et pédiatres constituent aujourd’hui les piliers d’une prise en charge efficace, capable de limiter le lourd fardeau de l’infection congénitale à CMV.
Références
- Baker MR, Wang X, Melvin AJ. Timing of congenital cytomegalovirus diagnosis and missed opportunities. Front Pediatr. 2025;13:1475121. doi:10.3389/fped.2025.1475121
- Chatzakis C, Shahar-Nissan K, Faure-Bardon V, et al. The effect of valacyclovir on secondary prevention of congenital cytomegalovirus infection, following primary maternal infection acquired periconceptionally or in the first trimester of pregnancy. An individual patient data meta-analysis. Am J Obstet Gynecol. Feb 2024;230(2):109-117 e2. doi:10.1016/j.ajog.2023.07.022
- Chatzakis C, Ville Y, Makrydimas G, Dinas K, Zavlanos A, Sotiriadis A. Timing of primary maternal cytomegalovirus infection and rates of vertical transmission and fetal consequences. Am J Obstet Gynecol. Dec 2020;223(6):870-883 e11. doi:10.1016/j.ajog.2020.05.038
- Pomar L, Contier A, Stojanov M, et al. Contribution of fetal blood sampling to determining the prognosis of congenital cytomegalovirus infections: a case-cohort study in Switzerland. Am J Obstet Gynecol. Dec 2024;231(6):643 e1-643 e12. doi:10.1016/j.ajog.2024.03.032
- Shahar-Nissan K, Pardo J, Peled O, et al. Valaciclovir to prevent vertical transmission of cytomegalovirus after maternal primary infection during pregnancy: a randomised, double-blind, placebo-controlled trial. Lancet. Sep 12 2020;396(10253):779-785. doi:10.1016/S0140-6736(20)31868-7
- Faure-Bardon V, Fourgeaud J, Stirnemann J, Leruez-Ville M, Ville Y. Secondary prevention of congenital cytomegalovirus infection with valacyclovir following maternal primary infection in early pregnancy. Ultrasound Obstet Gynecol. Oct 2021;58(4):576-581. doi:10.1002/uog.23685
- Faure-Bardon V, Bouazza N, Benaboud S, et al. Quantification of maternal and fetal valaciclovir exposure in a pharmacokinetic study of cytomegalovirus-infected pregnant women treated to prevent vertical transmission. J Antimicrob Chemother. Mar 3 2025;80(3):760-766. doi:10.1093/jac/dkae470
- Luck SE, Wieringa JW, Blazquez-Gamero D, et al. Congenital Cytomegalovirus: A European Expert Consensus Statement on Diagnosis and Management. Pediatr Infect Dis J. Dec 2017;36(12):1205-1213. doi:10.1097/INF.0000000000001763
- Leruez-Ville M, Chatzakis C, Lilleri D, et al. Consensus recommendation for prenatal, neonatal and postnatal management of congenital cytomegalovirus infection from the European congenital infection initiative (ECCI). Lancet Reg Health Eur. May 2024;40:100892. doi:10.1016/j.lanepe.2024.100892
- Rawlinson WD, Boppana SB, Fowler KB, et al. Congenital cytomegalovirus infection in pregnancy and the neonate: consensus recommendations for prevention, diagnosis, and therapy. Lancet Infect Dis. Jun 2017;17(6):e177-e188. doi:10.1016/S1473-3099(17)30143-3
- Kimberlin DW, Jester PM, Sanchez PJ, et al. Valganciclovir for symptomatic congenital cytomegalovirus disease. N Engl J Med. Mar 5 2015;372(10):933-43. doi:10.1056/NEJMoa1404599
- Chung PK, Schornagel FAJ, Soede W, et al. Valganciclovir in Infants with Hearing Loss and Clinically Inapparent Congenital Cytomegalovirus Infection: A Nonrandomized Controlled Trial. J Pediatr. May 2024;268:113945. doi:10.1016/j.jpeds.2024.113945
- Kimberlin DW, Aban I, Peri K, et al. Oral Valganciclovir Initiated Beyond 1 Month of Age as Treatment of Sensorineural Hearing Loss Caused by Congenital Cytomegalovirus Infection: A Randomized Clinical Trial. J Pediatr. May 2024;268:113934. doi:10.1016/j.jpeds.2024.113934
- Foulon I, De Brucker Y, Buyl R, et al. Hearing Loss With Congenital Cytomegalovirus Infection. Pediatrics. Aug 2019;144(2)doi:10.1542/peds.2018-3095
- Dahle AJ, Fowler KB, Wright JD, Boppana SB, Britt WJ, Pass RF. Longitudinal investigation of hearing disorders in children with congenital cytomegalovirus. J Am Acad Audiol. May 2000;11(5):283-90.
- Royackers L, Christian D, Frans D, Ermelinde R. Hearing status in children with congenital cytomegalovirus: up-to-6-years audiological follow-up. Int J Pediatr Otorhinolaryngol. Mar 2011;75(3):376-82. doi:10.1016/j.ijporl.2010.12.008
- Buonsenso D, Pedrero-Tome R, Raimondi F, et al. Prognostic Factors of Late-onset Hearing Loss in Infants With Congenital Cytomegalovirus and Normal Audiologic Assessment at Birth. Pediatr Infect Dis J. Jan 1 2026;45(1):1-10. doi:10.1097/INF.0000000000004960
- Maltezou PG, Kourlaba G, Kourkouni E, et al. Maternal type of CMV infection and sequelae in infants with congenital CMV: Systematic review and meta-analysis. J Clin Virol. Aug 2020;129:104518. doi:10.1016/j.jcv.2020.104518
Informations complémentaires
Auteur·e·s
-
Prof. Dr med. David BaudService d’obstétrique, Faculté de Biologie et Médecine, Université de Lausanne, et Service d’obstétrique, Département femme-mère-enfant, Centre Hospitalier Universitaire Vaudois
-
Prof. Dr med. Arnaud G. L’HuillierDépartement Pédiatrie, Gynécologie Obstétrique, Faculté de Médecine, Université de Genève et Service de Pédiatrie Générale, Département de la Femme, l’Enfant et l’Adolescent, Hôpitaux Universitaires de Genève